Il nous faut enfin des r├ęsultats

Protection effective du climat et sécurité de l'approvisionnement à la fois: Kirsty Gogan explique, comment ça marche

Kirsty Gogan, vous êtes une scientifique britannique, vous militez pour la protection de l’environnement et vous vous prononcez en faveur de l’énergie nucléaire. Comment tout cela est-il compatible?
Je suis cofondatrice et directrice de la nouvelle organisation environnementale Energy for Humanity. Elle a été fondée dans le but de répondre à deux gros défis humanitaires et écologiques de ce siècle: premièrement, il faut réduire considérablement les émissions de gaz à effet de serre pour pouvoir encore éviter un changement climatique catastrophique pour notre génération et les suivantes. Et deuxièmement, nous devons aider des millions d’êtres humains à sortir de la pauvreté. Eux aussi doivent parvenir à la qualité de vie qui pour nous est naturelle. Ces deux défis ont un point commun: l’approvisionnement du monde en énergie.

J’ai toujours été une activiste de l’environnement et j’étais auparavant opposée à l’énergie nucléaire. Cependant, le professeur David MacKay et son livre «Sustainable Energy – Without the Hot Air » m’ont fait changer d’avis: manifestement, la stratégie la moins coûteuse et la plus respectueuse de l’environnement pour éviter les conséquences les plus graves du changement climatique d’ici à 2100 consiste à utiliser toutes les options énergétiques propres, qu’il s’agisse d’énergies renouvelables ou d’énergie nucléaire.

Le gouvernement britannique va donc construire de nouvelles centrales nucléaires?
La préservation de la sécurité de l’approvisionnement est une priorité urgente et immédiate. En effet, les centrales à charbon et les centrales nucléaires anglaises arrivent à la fin de leur durée d’exploitation. La capacité existante de production de courant sera amputée de 30 gigawatts aux alentours de 2025. En même temps, nous attendons une augmentation des besoins en électricité car la Grande-Bretagne souhaite réduire sa consommation de charbon. Aujourd’hui, presque un tiers de la production d’électricité britannique provient encore du charbon.

La loi britannique sur le changement climatique de 2008 nous oblige à réduire les émissions de gaz à effet de serre de 80% par rapport à la situation de 1990 d’ici à 2050. Les trois principaux partis politiques soutiennent cet engagement. Le comité indépendant pour le changement climatique a recommandé de décarboniser en grande partie le secteur électrique britannique d’ici à 2030. Notre objectif est donc qu’à l’avenir, chaque kilowattheure d’électricité produit soit responsable de l’émission de moins de 100 g de CO2 (environ 50 g serait idéal). L’énergie nucléaire est la principale source d’énergie non fossile britannique et elle est soutenue par tous les partis. Même les libéraux démocrates ont aussi récemment renoncé à leur vieille résistance à l’énergie nucléaire en expliquant que, face aux risques du changement climatique, il serait irresponsable de ne pas soutenir l’énergie nucléaire. Pour la Grande-Bretagne, la construction et l’exploitation de centrales nucléaires en valent aussi la peine sur le plan économique. De nouvelles infrastructures créent des avantages socioéconomiques et stimulent l’activité industrielle. Cela permettra à la Grande-Bretagne de s’affirmer sur le marché mondial de l’énergie nucléaire, estimé à 1,5 milliard de francs d’ici à 2030.

Que pense la population de ces projets de construction?
Les enquêtes d’opinion indiquent que 66% de la population britannique approuvent l’énergie nucléaire comme constituant d’un mix d’électricité à faible émission de carbone[i]. 45% des sondés se prononcent pour la construction de nouvelles centrales nucléaires en remplacement de celles qui existent, et 20% sont contre. Cette acceptation a augmenté de plus de 10% au cours des dix dernières années (35% en 2004[ii]). Les 16 gigawatts prévus sur cinq sites existants vont créer une nouvelle génération de spécialistes, des dizaines de milliers d’emplois pendant la construction et des centaines pendant les quelque 60 ans de durée d’exploitation de chaque installation.

Que pensent les organisations environnementales des projets de nouvelles constructions?
Les ONG britanniques (comme Friends of the Earth ou Greenpeace) sont toujours opposées aux centrales nucléaires. Certains groupes modérés (comme Green Alliance) sont encore sceptiques. En privé, les dirigeants de la plupart des organisations environnementales estiment que l’énergie nucléaire sera certainement nécessaire à côté des énergies renouvelables pour contenir le changement climatique et que les réserves à ce sujet sont exagérées. Lors du sommet sur le climat, à Paris, en décembre, quatre des climatologues les plus écoutés dans le monde ont appelé à une stratégie climatique rationnelle et technologiquement neutre qui se démarque du dogme idéologique selon lequel il n’y a pas de salut en dehors des énergies renouvelables. Il est difficile de prendre au sérieux les appels des organisations environnementales à une action rapide et efficace contre le changement climatique s’ils reposent sur des réserves et excluent l’une des principales sources d’énergie n’émettant pas de CO2. Je crois que la résistance systématique à l’énergie nucléaire nuit à la crédibilité de ces organisations.

La Grande-Bretagne mise-t-elle aussi sur les nouvelles énergies renouvelables?
Absolument. Notre récente réforme du marché de l’électricité soutient toutes les technologies à faibles émissions de carbone (énergie nucléaire, énergies renouvelables et captage et stockage du carbone). Sur le continent, l’énergie solaire et l’énergie éolienne se sont considérablement développées au cours des dernières années grâce à d’importantes subventions. La réforme du marché de l’électricité stimule les développeurs de technologies de production d’électricité nécessitant de gros investissements et respectueuses du climat, notamment dans des domaines où le marché n’investirait pas de lui-même. Il le ferait plutôt dans des centrales à gaz car les coûts du capital y sont faibles. Et bien que les prix des combustibles soient élevés et instables, ils peuvent être répercutés sur le client. Mais les technologies à faibles émissions de CO2, comme l’énergie nucléaire et les énergies renouvelables, fonctionnent à l’opposé: elles ont des coûts du capital élevés et des frais d’exploitation réduits. L’Agence internationale de l’énergie a donc dit que notre réforme du marché de l’électricité était essentielle pour la transition vers une énergie à faibles émissions de carbone et pour les investissements nécessaires afin d’y parvenir, et elle l’a recommandée comme modèle pour d’autres pays. L’objectif est de rendre de tels investissements moins risqués, de créer la stabilité des prix pour les consommateurs d’électricité et de permettre aux investisseurs de récupérer leurs coûts du capital, élevés au départ.

Quel est votre principal souhait en ce qui concerne la manière dont nous utiliserons l’énergie et plus particulièrement l’électricité à l’avenir?
Une nouvelle approche globale est urgemment nécessaire. En 20 ans, nous n’avons pas réussi à donner le moindre coup d’arrêt à la montée en flèche de la courbe des émissions. Nous devons maintenant nous concentrer sur les résultats, laisser les idéologies de côté et nous intéresser de façon impartiale à toutes les options de production d’électricité à faibles émissions de CO2. Nous avons besoin de systèmes de production d’électricité évolutifs pour répondre aux besoins de 10 milliards d’individus. Dans les nations industrielles, l’énergie nucléaire constitue la seule solution empiriquement éprouvée pour y parvenir. Et ce avec des conséquences très réduites sur la biodiversité, une excellente rentabilité et des possibilités de développement qui pourraient faire disparaître le charbon dans quelques décennies. De plus, des réacteurs nucléaires modernes devraient permettre de recycler les déchets nucléaires d’aujourd’hui.

Les climatologues préviennent que l’objectif de limitation du réchauffement climatique à moins de 2°C au cours de ce siècle va nous échapper. George Monbiot a déclaré: «Les mesures pratiques pour empêcher l’augmentation des émissions mondiales sont pour ainsi dire inexistantes par rapport à l’ampleur de la tâche.» Les efforts à fournir sont si considérables que seule une stratégie combinant toutes les options Clean Energy peut éviter les conséquences les plus graves du changement climatique d’ici à 2100. Tout le reste est une loterie avec notre climat et notre avenir.

Kirsty Gogan est conseillère indépendante pour le climat et l’énergie du gouvernement britannique, de l’industrie, de réseaux universitaires et d’organisations à but non lucratif. Elle a créé la «Low Carbon Alliance» entre la branche de l’énergie nucléaire et celle des énergies renouvelables, qui regroupe plus de 1000 entreprises. Kirsty Gogan dirige le dialogue participatif entre public et gouvernement sur les projets britanniques de construction de nouvelles centrales nucléaires, auquel des organisations critiques vis-à-vis de l’énergie nucléaire participent également de manière constructive. Par ailleurs, cette mère de famille est chercheuse scientifique à l’université de Manchester.

[i] http://psych.cf.ac.uk/understandingrisk/docs/SYNTHESIS%20FINAL%20SP.pdf
[ii]
http://www.niauk.org/images/graphics/facts_enlargements/public_op14.pdf

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